N°18

Auteurs de polars/ Des femmes en noir

Sur cinq livres achetés en France se trouve un roman policier. Les maisons d’éditions ont chacune (ou presque) leur collection dédiée à la littérature noire. Les auteurs féminins y occupent une bonne place. Elles sont de plus en plus nombreuses à s’illustrer dans un genre qui évoque encore les vieux clichés : détectives machos, femmes fatales et violence gratuite. Pourquoi font-elles le choix du polar ? En quoi les histoires de mort, de crimes, de cadavres intéressent-elles les lecteurs ? Quel regard trois auteurs consacrées par le public et la critique, en France et à l’étranger – Maud Tabachnik, Brigitte Aubert et Fred Vargas – posent-elles sur la mort dans leur oeuvre littéraire ?

Dès le matin quand elle allume la radio et jusqu’au soir, parfois même la nuit si elle ne dort pas , Maud Tabachnik est en colère. “Je suis révoltée par la monstruosité de notre espèce”, puis sur un ton chaleureux, elle ajoute, “mais j’aime la vie, j’ai un respect infini de la vie, humaine et animale”. Alors elle écrit. La journaliste Sandra Khan et le flic Sam Goodman sont les héros récurrents de ses polars américains, “le territoire de la démesure et de l’excès”. Les thrillers historiques et géopolitiques font également partie de son registre. “Mes livres sont très violents, très noirs parce qu’on s’y bagarre beaucoup”. Plus d’une vingtaine de romans pour tenter de comprendre ce qui pousse un homme à en tuer un autre comme ça, pour rien, parce qu’il est différent, ne vit pas comme lui ou ne prie pas le même dieu. Maud Tabachnik a choisi le noir par goût pour un genre qui privilégie l’action et tourne son regard vers le monde. “Nous sommes les chroniqueurs de notre temps. C’est la raison du succès de nos livres. Nous tachons de décortiquer, d’expliquer cette actualité effrayante dans laquelle nous baignons tous. Et surtout, nous racontons des histoires.” Pourquoi des histoires de meurtres ? La réponse fuse : “mais c’est l’histoire de l’humain depuis Abel et Caïn, nous sommes une lignée de meurtriers, ne nous cachons pas derrière notre petit doigt ! La Bible est le plus grand des polars ! Il y a des meurtres à toutes les pages.” Si Maud Tabachnik estime être lue dans une même proportion par les hommes et les femmes, elle a constaté l’attachement de ses lectrices pour son héroïne Sandra Kahn qui en a marre de subir et n’hésite plus à se défendre et à rendre les coups. “Dans Un été pourri, le premier polar de la série, Sandra Kahn apprend la mort de son amie, tuée par un de ces violeurs… Elle souffre et elle a la haine contre ce type particulièrement odieux. Elle va la venger. Je suis pour la vengeance ! J’ai tous les défauts. Je suis persuadée que ça me ferait du bien de supprimer le coupable de certaines choses. Possible que Sandra Kahn me serve de bras armé.” Un sentiment partagé par toute une catégorie de lectrices qui avouent “aimer la castagne”, “la baston”, le “côté sanglant et morbide des histoires” : “ça les soulage” ou “c’est un exutoire à leur colère” ou “à leurs envies de meurtres”. “Je ne tuerai jamais personne bien sûr, alors que, par moment, c’est pas l’envie qui m’en manque”, dit aussi une lectrice dans Lire le noir, une enquête sociologique sur les lecteurs de récits policiers( 1). Pas de mise en scène de la mort, ni de descriptions appuyées chez Maud Tabachnik, “ce qui m’intéresse se passe avant”.

La mort, personnage central de l’intrigue

La mort est au contraire le principal motif des polars de Brigitte Aubert. Dans Funérarium, elle est le métier même du protagoniste : thanatopracteur. Chargé d’embaumer le corps d’une fillette, Chib se retrouvera au coeur de la sinistre histoire d’une famille bourgeoise. La pensée de l’enfant ne le quitte pas : “son petit corps froid et raide. Qui ne grandira jamais. Qui avec le temps ressemblera moins à une enfant endormie qu’à la dépouille poussiéreuse d’une naine ratatinée”. Dans un autre de ses romans, la mort est un personnage aux yeux de la petite Virginie, c’est La mort des bois, Grand prix de littérature policière en 1997. La fillette se confie à Elise : “moi je crois que la Mort elle aime pas son travail, mais elle est obligée de le faire tu vois. Ça la prend comme ça, d’un coup, hop, y lui faut un enfant.” Véritable pied de nez à la figure du détective surhumain, Elise est tétraplégique aveugle et muette. Recréer un univers réaliste, presque tactile, immerger le lecteur dans le récit, lui faire peur, l’amuser aussi en jouant avec les conventions du genre, bref, le divertir, Brigitte Aubert n’avoue pas d’autre projet. Elle reconnaît aussi que le roman policier touche à des affects plus profonds. “Pour moi le polar répond à la question fondamentale que l’on se posait déjà dans certaines sociétés primitives. S’il y avait un mort, il y avait forcément un coupable, on punissait toujours quelqu’un ou quelque chose. Peut-être y croyonsnous encore intimement. Dans la vie, on va se torturer : s’il avait pris l’avion de 11h au lieu de midi, ou pourquoi ce cancer ?… On n’a pas de coupable à mettre en prison, tandis que dans le roman policier, la mort dérange et boum, on trouve le coupable. On est rassuré, le lecteur ferme le livre, ça y est, on le tient, c’est réglé.” Tout roman policier chemine, depuis cet ébranlement initial, une transgression, une faute, un chaos vers sa résolution.

Un soulagement illusoire à nos angoisses archaïques

Dans les romans noirs contemporains, le coupable n’est pas nécessairement neutralisé, ni l’ordre social rétabli et les héros sont plutôt dépressifs, mais il y a toujours un mystère de moins, un criminel identifié et donc une résolution symbolique de la tension créée par le récit. Pour Fred Vargas, le roman policier maintient l’héritage de l’antique tragédie grecque, celui de la catharsis. Il offre un soulagement, illusoire mais néanmoins performant, le temps du dénouement, à nos angoisses les plus archaïques. “Je crois que le polar a la même fonction que les histoires d’ogres et tous ces contes de fée merveilleux qui aident l’enfant à grandir malgré notre destinée d’être humain voué à la mort. C’est notre manière de continuer à nous raconter des histoires qui font peur, ça nous aide à vivre et à surmonter les obstacles. Comme l’ogre, le criminel est une figure symbolique de la nuit, du sauvage, de tout ce que l’on ne peut pas contrôler et donc de la mort forcément.” Pour travailler avec les peurs viscérales de l’humain, Fred Vargas l’archéologue exhume les clichés séculaires. Elle les dépoussière, en retire les poncifs et les dose, la sueur au front, de peur qu’ils n’aillent répandre leurs relents nauséeux dans le récit. Il y en a un dans chaque livre. La peste est au coeur de Pars vite et reviens tard et pour L’homme à l’envers, Fred Vargas a choisi le loup-garou, “cliché magnifique, monstrueux. Homme ou animal ? Très angoissant. J’aime les clichés, ça m’attire, c’est dangereux et puis c’est vieux. Si les clichés vivent depuis des siècles c’est qu’il y a en eux, comme au milieu d’une montre à quartz, un truc qui vibre depuis le fin fond de l’humanité. C’est l’âme du cliché.”(2) Le roman noir n’est plus le bastion masculin de la littérature policière. Ici comme ailleurs, les femmes font leur place. Elles explorent l’envers du décor, les marges de la société, les profondeurs de l’âme humaine et les raisons de tuer. Ancrées dans la tradition du roman noir, elles enrichissent son univers fictionnel et contribuent à son évolution. “La littérature policière gagnerait une part de sa légitimité actuelle non parce qu’elle est policière ou attentive aux faits, notent les auteurs de Lire le noir, mais parce qu’elle est littérature, mise en scène romanesque du monde réel”(1).

(1) Annie Collovald, Erik Neveu. Lire le noir, enquête sur les lecteurs de récits policiers, 2004, éd. BPI.

(2) Extrait d’un entretien réalisé par Véronique Desnain, docteur en lettres françaises de l’université d’Edimbourg et auteur d’une série d’articles sur les écrivains féminins de polars contemporains. Pour lire d’autres entretiens sur ce sujet : www.selc.ed.ac.uk/arachnofiles/pages/one_desnain_main.htm


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