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Oser dire, dans mon métier, qu’on est soignant, cela agace, cela
choque même. Pourtant, je revendique ce statut. Ici, on n’a plus
affaire au malade, mais on continue à prendre soin de lui, à travailler
en son nom.” A l’entendre dérouler son parcours professionnel, on
comprend que Mireille Noury est à sa place. Après un premier poste
d’infirmière en médecine, elle se retrouve en gériatrie. Choquée
par le manque d’humanité avec lequel sont traités, à l’époque, les
malades âgés en fin de vie, elle claque la porte du service et intègre
un Centre de Soins Palliatifs parisien : “J’avais l’impression de
me retrouver enfin chez moi. Dans ce lieu pionnier, l’approche des
êtres “dans le mourir” et de leur famille correspondait à ce que
je recherchais. Au bout de quelques années, on m’a confié la responsabilité
de la chambre mortuaire du Centre.”
Une règle d’or : le respect
A Necker, la chambre mortuaire accueille 80 % d’enfants et 20 %
d’adultes qui y restent en moyenne de trois à quatre jours, le délai
légal maximal étant de six. Les corps arrivent sur un brancard,
recouverts d’une housse. “Je suis un artisan, dit Mireille Noury.
Qu’il s’agisse d’un foetus ou d’un centenaire, il faut qu’on ait
fait un travail irréprochable pour pouvoir, ensuite, entrer en lien
avec la famille”. Parfois les soins se limitent à fermer les paupières,
à parfaire la toilette, à ajuster ou changer un drap. D’autres interventions
sont plus lourdes, suture aux lieux de ponctions et de perfusions,
retrait d’un pace-maker, soins de présentation spécifiques pour
les petits bébés. Précise, rapide, concentrée, Mireille Noury maîtrise
parfaitement les gestes techniques. Pour autant, sa conception du
soin va bien au-delà : “Prendre soin d’un corps, c’est rencontrer
une personne qui vient d’achever sa vie. C’est accomplir des gestes
qui attestent de sa dignité et de sa singularité d’être humain,
lui prêter des mains pour faire à sa place ce qu’elle ne peut plus
faire.” Dans des coulisses carrelées qui jouxtent les six salons
de présentation, elle oeuvre sans témoin, tout comme les deux autres
membres de son équipe. Les exigences qu’elle se fixe relèvent, pour
une grande part, de l’éthique : “Puisque personne ne nous surveille,
nous n’avons que notre conscience comme garde-fou. Le respect est
une règle d’or. Nous ne nous autorisons aucune négligence, aucun
dérapage, aucune remarque négative sur un corps. Un jour, au cours
d’une manipulation, les pieds d’un mort ont heurté une cloison.
Je me suis surprise à dire “excusezmoi”. J’ai commencé par me moquer
de moi avant de me dire que j’avais eu raison...”
Se mettre au service des familles
Aux abords de l’hôpital, dans une petite impasse, un panneau discret
indique l’emplacement de la chambre mortuaire. Dès qu’elles en franchissent
le seuil, les familles sont accueillies par Mireille Noury ou par
l’un ou l’autre de ses collègues. Il s’agit, dès lors, de “se mettre
à leur service”. Pas question d’être dans le contrôle ni dans la
toute-puissance mais au contraire dans l’écoute, la souplesse et
la disponibilité. C’est en partant des attentes des familles que
Mireille Noury a construit, jour après jour, sa pratique, qu’elle
a osé explorer des pistes nouvelles pour faire de la chambre mortuaire
un espace de transition et de mémoire. Sa manière d’accompagner
les décès périnataux (IMG, bébés morts-nés, prématurés morts en
réanimation) est exemplaire de sa démarche. Selon sa taille, le
bébé est présenté dans un couffin ou dans un berceau, la tête reposant
sur un oreiller douillet, entouré de jouets ou peluches apportés
par les parents. Les vêtements de naissance étant souvent trop grands,
elle a eu l’idée de recourir à des habits de poupées pour vêtir
les plus petits : “Cela peut déranger les profanes. L’important,
c’est ce que cela apporte aux parents. Souvent, ils rencontrent
ici, pour la première fois, leur enfant, dans un environnement doux
et non plus agressif, hors de l’univers technique dans lequel ils
l’ont toujours connu. Ce sont des moments intenses, déterminants
pour l’avenir car ils permettent audeuil de s’amorcer.” Son rôle
de médiation, Mireille Noury l’exerce en permettant aux familles
de formuler des demandes, d’accomplir des gestes, des rituels libérateurs
qui, peut-être, sans sa présence, n’auraient pu éclore : “Je ne
force jamais. Je m’adapte aux possibilités et aux désirs des parents.
Parfois les mères ou les pères ont envie de toucher, de porter leur
bébé, de lui chanter une comptine, de conserver un souvenir. Ils
ont besoin d’un signe, d’une parole pour s’autoriser à le faire.”
Il suffit de feuilleter les classeurs où sont rangés les courriers
des familles pour comprendre à quel point compte la qualité de l’accueil
en chambre mortuaire.
Laisser entrer les bruits de la vie
A l’origine, l’amphithéâtre des morts avait comme raison d’être
l’autopsie. Les personnes qui y travaillaient étaient considérées
comme des gueux, des parias. Une époque révolue, certes, mais il
reste du chemin à faire : “La notion de lieu d’accueil pour les
familles est relativement récente.” Face à la mort, qui plus est
à la mort des enfants, les tabous continuent de faire écran : “Pour
l’instant, nous sommes encore très ignorés par les autres collègues
soignants de l’hôpital, médecins et infirmiers. Quant aux familles,
elles arrivent ici pleines de fantasmes et d’appréhensions, ce qui
ajoute à leur douleur”. Mireille Noury déplore une telle opacité.
Dans l’enceinte de son territoire, elle s’efforce de décloisonner,
de faire circuler la parole, d’insuffler de la chaleur… et de la
vie. Il suffit d’observer la salle d’attente où elle s’est risquée
à introduire des jouets et peluches pour que les fratries et les
enfants des amis se sentent plus à l’aise. “Tout en préservant le
recueillement et l’intimité des visiteurs, je laisse entrer les
bruits de la vie. Cela peut choquer, au tout début, mais ensuite
les familles reconnaissent que cela leur fait du bien”.
Et l’avenir ? Mireille Noury est optimiste. Non seulement son service
est pleinement reconnu par la Direction de Necker mais, un peu partout,
l’évolution est en marche. Elle se réfère, en particulier, au travail
de l’Espace Ethique de l’AP/HP qui a mis en place un groupe de recherche
consacré aux éthiques et pratiques en chambres mortuaires. Elle
se félicite également de la création récente de l’Association des
Professionnels des Chambres mortuaires.
Pour l’instant, il n’y a pas de modules de formation spécifiques
pour les soignants qui envisagent d’exercer ce métier. La transmission
des savoirs se passe par compagnonnage. “De toutes façons, les compétences
techniques ne suffisent pas. Je dis toujours aux stagiaires qu’il
leur faut la petite étincelle en plus”, conclut Mireille Noury.
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