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D’autres
chiffres s’avèrent tout aussi surprenants(1) : même s’ils sont seulement
10 % de pratiquants réguliers chez les catholiques, un peu plus
chez les protestants et les juifs, et 25 % chez les musulmans, près
de 70 % de nos concitoyens disent appartenir à une religion. “Ce
dernier chiffre est une première clé pour comprendre la grande importance
des obsèques religieuses, explique Jean-Paul Guetny, journaliste,
ancien directeur du Monde des Religions, magazine d’informations
religieuses. Si 70 % disent avoir une religion, cela signifie que
ces personnes ont eu vraisemblablement une éducation religieuse,
elles ont dû se marier religieusement, et puis la pratique s’est
éteinte. Mais, au moment de la mort, c’est vers leur religion d’antan
qu’elles vont se tourner, par fidélité à une identité, à une trajectoire
culturelle. Elles reviennent à leurs racines et réaffirment par
là leur appartenance à cette communauté d’idées et de valeurs.”
Une société très individualiste
Plus généralement, et cela peut paraître paradoxal, c’est la forte
individualisation de nos sociétés qui pousse les individus vers
la religion au moment de leur mort ou de celle d’un proche. La valeur
absolue accordée à l’individu et à sa trajectoire personnelle, le
primat de la notion d’utilité, le rapport à l’autre devenant contrat,
sans référence à aucun principe fondateur, rendent encore plus tragique
l’instant de la mort. Quel sens tout ceci prend-il ? Pourquoi vivre
puisque l’on meurt ? L’individu en fin de vie est renvoyé à sa solitude,
il n’est plus protégé par le groupe. Il n’existe plus ni médiation,
ni protection du groupe qui rendraient le passage plus facile à
franchir. D’où la nécessité de se raccrocher à quelque chose de
rassurant, de croire en un ailleurs, de faire partie d’un cadre.
“Tous les sondages montrent que l’ensemble des croyances chute depuis
vingt ans. Celles qui résistent sont les croyances dans l’après-vie,
précise Jean-Paul Guetny. Cela signifie bien qu’il existe un aspect
consolateur dans le fait de postuler à l’au-delà, qu’un peu d’espérance
est distillée à ce moment-là dans un contexte qui n’en porte pas.”
Le grand thème philosophique qui agite l’humanité depuis la nuit
des temps n’est-il pas aussi la quête de l’immortalité ? Et s’il
y avait quelque chose après ? Et si tout ne finissait pas avec la
mort ? Dans le doute, ne vaut-il pas mieux se raccrocher à ce “quelque
chose” s’il existe ?
Le recours aux obsèques religieuses procède également de la peur
de “mourir comme un chien”, de passer directement de l’hôpital au
cimetière, sans rien, sans un temps de l’aurevoir. Aujourd’hui les
modes de vie ont changé, les familles sont géographiquement et structurellement
éparpillées et, de plus en plus souvent, les personnes décèdent
seules. C’est bien à ce moment-là qu’on envoie chercher le prêtre,
le rabbin, le pasteur ou l’imam, “pour qu’il fasse ce qu’il faut”,
que le défunt puisse partir dignement, comme un homme, entouré par
la communauté.
De
tout temps, les hommes ont eu besoin de rituels, quels qu’ils soient,
pour accompagner chaque grand passage de la vie. Pour aller du connu
à l’inconnu, affronter les mystères, supporter les angoisses, les
hommes ont inventé des rites. La mort est l’un des moments les plus
mystérieux, qui suscite le plus d’épouvante ; c’est là que le besoin
et l’utilité du rituel sont les plus forts. Une série de gestes
et d’actes codifiés, dits et répétés par toute la communauté, l’entourage,
les amis, facilitent le passage, pour les vivants et pour le mourant.
Ces rituels permettent d’inscrire le défunt dans l’histoire de la
communauté et de pouvoir ainsi continuer à vivre. “Toute vie a une
densité et, au moment où elle disparaît, même pour ceux qui ne croient
pas dans l’au-delà, qui se résignent au néant et choisissent des
obsèques civiles, l’entourage se saisit de cette densité-là et l’inscrit
dans son histoire, ajoute Jean-Paul Guetny. Le rituel empreint une
vie singulière dans un dessein collectif, toutes les diverses choses
que le défunt a faites et qu’il laisse derrière lui, c’est son testament
en quelque sorte.
Faire silence devant sa dépouille pour s’emparer de ces mérites-là,
continuer sa route en s’appropriant les richesses de cette personne,
pas seulement pour se souvenir d’elle, mais pour qu’elle continue
à vivre, inscrite dans la lignée des hommes, nourrie de tous ceux
d’avant pour ceux qui vont venir. Ce temps d’arrêt, de symbolisation,
de rituel est essentiel. Et c’est d’abord vers les religions que
l’on va se tourner parce que ce sont elles les grandes pourvoyeuses
de rites, depuis toujours. »
Les religions, prestataires de rites
Ce
que les gens attendent majoritairement des Eglises, c’est qu’elles
leur expliquent ce qu’est la mort, pourquoi nous sommes tous amenés
à mourir. “Personne n’a réussi à donner une réponse à ce mystère.
C’est l’énigme la plus absolue, celle qui fascine le plus, celle
qui angoisse le plus, explique Malek Chebel,
De quoi les religions seraient-elles faites pour qu’aujourd’hui
près de 80 % des personnes en France(1) déclarent souhaiter être
enterrées religieusement, alors que catholiques, protestants, juifs
et musulmans s’accordent à reconnaître une érosion importante du
nombre de leurs fidèles ? Sommes-nous à la recherche d’une réponse,
en quête de sens ? Eprouvons-nous un besoin de compassion ou la
nécessité d’un lieu qui rassure ? D’autres chiffres s’avèrent tout
aussi surprenants(1) : même s’ils sont seulement 10 % de pratiquants
réguliers chez les catholiques, un peu plus chez les protestants
et les juifs, et 25 % chez les musulmans, près de 70 % de nos concitoyens
disent appartenir à une religion. “Ce dernier chiffre est une première
clé pour comprendre la grande importance des obsèques religieuses,
explique Jean-Paul Guetny, journaliste, ancien directeur du Monde
des Religions, magazine d’informations religieuses. Si 70 % disent
avoir une religion, cela signifie que ces personnes ont eu vraisemblablement
une éducation religieuse, elles ont dû se marier religieusement,
et puis la pratique s’est éteinte. Mais, au moment de la mort, c’est
vers leur religion d’antan qu’elles vont se tourner, par fidélité
à une identité, à une trajectoire culturelle. Elles reviennent à
leurs racines et réaffirment par là leur appartenance à cette communauté
d’idées et de valeurs.”
Une société très individualiste
Plus
généralement, et cela peut paraître paradoxal, c’est la forte individualisation
de nos sociétés qui pousse les individus vers la religion au moment
de leur mort ou de celle d’un proche. La valeur absolue accordée
à l’individu et à sa trajectoire personnelle, le primat de la notion
d’utilité, le rapport à l’autre devenant contrat, sans référence
à aucun principe fondateur, rendent encore plus tragique l’instant
de la mort. Quel sens tout ceci prend-il ? Pourquoi vivre puisque
l’on meurt ? L’individu en fin de vie est renvoyé à sa solitude,
il n’est plus protégé par le groupe. Il n’existe plus ni médiation,
ni protection du groupe qui rendraient le passage plus facile à
franchir. D’où la nécessité de se raccrocher à quelque chose de
rassurant, de croire en un ailleurs, de faire partie d’un cadre.
“Tous les sondages montrent que l’ensemble des croyances chute depuis
vingt ans. Celles qui résistent sont les croyances dans l’après-vie,
précise Jean-Paul Guetny. Cela signifie bien qu’il existe un aspect
consolateur dans le fait de postuler à l’au-delà, qu’un peu d’espérance
est distillée à ce moment-là dans un contexte qui n’en porte pas.”
Le grand thème philosophique qui agite l’humanité depuis la nuit
des temps n’est-il pas aussi la quête de l’immortalité ? Et s’il
y avait quelque chose après ? Et si tout ne finissait pas avec la
mort ? Dans le doute, ne vaut-il pas mieux se raccrocher à ce “quelque
chose” s’il existe ? Le recours aux obsèques religieuses procède
également de la peur de “mourir comme un chien”, de passer directement
de l’hôpital au cimetière, sans rien, sans un temps de l’aurevoir.
Aujourd’hui les modes de vie ont changé, les familles sont géographiquement
et structurellement éparpillées et, de plus en plus souvent, les
personnes décèdent seules. C’est bien à ce moment-là qu’on envoie
chercher le prêtre, le rabbin, le pasteur ou l’imam, “pour qu’il
fasse ce qu’il faut”, que le défunt puisse partir dignement, comme
un homme, entouré par la communauté. De tout temps, les hommes ont
eu besoin de rituels, quels qu’ils soient, pour accompagner chaque
grand passage de la vie. Pour aller du connu à l’inconnu, affronter
les mystères, supporter les angoisses, les hommes ont inventé des
rites. La mort est l’un des moments les plus mystérieux, qui suscite
le plus d’épouvante ; c’est là que le besoin et l’utilité du rituel
sont les plus forts. Une série de gestes et d’actes codifiés, dits
et répétés par toute la communauté, l’entourage, les amis, facilitent
le passage, pour les vivants et pour le mourant. Ces rituels permettent
d’inscrire le défunt dans l’histoire de la communauté et de pouvoir
ainsi continuer à vivre. “Toute vie a une densité et, au moment
où elle disparaît, même pour ceux qui ne croient pas dans l’au-delà,
qui se résignent au néant et choisissent des obsèques civiles, l’entourage
se saisit de cette densité-là et l’inscrit dans son histoire, ajoute
Jean-Paul Guetny. Le rituel empreint une vie singulière dans un
dessein collectif, toutes les diverses choses que le défunt a faites
et qu’il laisse derrière lui, c’est son testament en quelque sorte.
Faire silence devant sa dépouille pour s’emparer de ces mérites-là,
continuer sa route en s’appropriant les richesses de cette personne,
pas seulement pour se souvenir d’elle, mais pour qu’elle continue
à vivre, inscrite dans la lignée des hommes, nourrie de tous ceux
d’avant pour ceux qui vont venir. Ce temps d’arrêt, de symbolisation,
de rituel est essentiel. Et c’est d’abord vers les religions que
l’on va se tourner parce que ce sont elles les grandes pourvoyeuses
de rites, depuis toujours. »
Les religions, prestataires de rites
Ce que les gens attendent majoritairement des Eglises, c’est qu’elles
leur expliquent ce qu’est la mort, pourquoi nous sommes tous amenés
à mourir. “Personne n’a réussi à donner une réponse à ce mystère.
C’est l’énigme la plus absolue, celle qui fascine le plus, celle
qui angoisse le plus, explique Malek Chebel, anthropologue, spécialiste
de l’islam(2). Mais, à ce jour, c’est l’Eglise qui sait mieux que
quiconque s’occuper de la mort. Avec ses dogmes, ses pratiques,
ses rituels, elle est ce langage qui permet de réussir le passage.
Là, le matérialisme ne peut rien apporter. La religion ne résout
rien non plus, elle ne donne pas de clés pour comprendre, elle sécurise
sur l’au-delà. Elle a le vocabulaire qui parle aux vivants et à
la mort. Elle tient le même discours depuis toujours et cela rassure.”
Si les religions sont mises à contribution, au moment de la mort,
pour leur capacité à mettre en place des rituels, il existe également
des rituels laïques. Mais ces derniers ne fonctionnent pas bien,
notamment parce qu’on ne sait pas forcément à qui s’adresser ni
quel contenu y mettre. Seule exception peut-être, le mariage civil,
institué par l’Etat, écrit et inscrit dans des textes de loi fondateurs
de la société et dont la cérémonie est très aboutie. A l’inverse,
le baptême républicain reste une pratique minoritaire de même que
les funérailles civiles. “L’humanité n’a pas mis en place un dispositif
qui parlerait de l’au-delà et de la finitude de la vie, souligne
Malek Chebel. Les familles n’ont pour l’instant pas d’autre alternative,
ni d’autres lieux que ceux proposés par le culte. C’est comme si
elles se tournaient vers eux, par défaut.
”
C’est pourquoi les demandes des familles sont parfois extrêmement
complexes à mettre en oeuvre pour les cultes. Elles s’adressent
à une paroisse avec les souhaits les plus divers : ne pas parler
de Dieu, par exemple, mais célébrer le rituel ; ne pas dire de prières
mais plutôt des textes ou des poèmes. “Les prêtres acceptent de
célébrer des funérailles chrétiennes pour des familles dont la foi
est, pour le moins, ténue, indique Jean-Paul Guetny. Mais organiser
les cérémonies dans ce contexte devient très difficile pour eux.”
Actuellement il existe en France 15 % d’athées convaincus et 15
% de fervents croyants. Restent donc les deux tiers de la population
qui oscillent entre la foi et l’incroyance, qui cherchent ou non
autre chose ailleurs. Si la demande de cérémonies civiles se faisait
sentir de plus en plus, à qui reviendrait la charge d’élaborer un
tel dispositif avec ses rituels propres : à l’Etat, aux sociétés
de pompes funèbres, à la société civile ?
Sécularisation et quête de sens
XXIl est intéressant de noter qu’avec le Mouvement de la Libre
Pensée, très influent au XIXèmeet au début du ème siècle, on aurait
pu penser qu’une laïcisation des rituels était en marche. La revendication
d’alors pour des obsèques civiles pointait bien ce qui faisait le
succès des religions : la prise en charge de la mort. L’enterrement
civil en grande pompe de personnages importants, avec force rassemblements
et longs discours autour de la tombe, a laissé entrevoir une possible
montée en force de l’anti-catholicisme et d’un athéisme militant,
et spéculer sur le fait que, petit à petit, les obsèques civiles
allaient supplanter les obsèques religieuses. Il n’en a rien été.
Au contraire. Pourtant nos sociétés se sont largement sécularisées,
les personnes se sont libérées de la toute-puissance des Eglises
dans le sens où l’on n’accepte plus aujourd’hui une Parole extérieure
qui avaliserait ou non nos actes. Les personnes décident librement,
par elles-mêmes, et prennent en main leur destin. “Finalement, la
sécularisation n’a pas signifié la sortie du religieux, remarque
Jean-Paul Guetny. Si, à l’époque d’Auguste Comte, le progrès était
dans les Sciences et l’Eglise, elle, synonyme d’obscurantisme, aujourd’hui
les gens ont confiance dans la science, mais ils n’ont pas foi en
elle comme clé du mystère de la mort.”
Actuellement, le déclin des pratiques religieuses va de pair avec
l’apparition de multiples formes de spiritualité. Les mythes de
la science et de la technologie toutes puissantes se sont effondrés.
Les grandes épidémies comme le sida dans les années 1980, la dureté
des conditions de vie, poussent les hommes en quête de sens à explorer
d’autres voies, à inventer des réponses qui leur conviennent mieux.
“Il y a un renouveau de l’intérêt pour les Livres Sacrés, les récits
mystiques, conclut Jean-Paul Guetny. Ce qui prime, c’est le symbole,
la fable, le conte, qui introduisent une dimension mystérieuse.
C’est là, encore une fois, que les religions ont un atout important,
elles sont grandes spécialistes et organisatrices de rituels, c’est
l’une de leurs forces.”
(1)
Sondage Ifop réalisé pour le groupe OGF en 2004.
(2)
Dernier ouvrage paru : “L’islam et la raison”, Ed. Perrin
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